Par une belle journée de septembre 195., vers les onze heures du matin, la grande cage de verre du gratte-ciel de l’Organisation des Nations Unies étincelait dans le soleil d’automne, s’acquittant de sa mission pacifique, celle d’un grand centre d’attraction touristique américain.
L’homme à la colombe, signé (par obligation de réserve) Fosco Sinibaldi
"Entre mille et mille cinq cents croissants"

"Je fis aussi mon examen de conscience. Je découvris que je me prenais trop au sérieux et que je manquais à la fois d’humilité et d’humour. J’avais aussi manqué de confiance dans mes semblables et n’avais pas tenté d’explorer suffisamment les possibilités de la nature humaine, laquelle ne pouvait tout de même pas être entièrement dépourvue de générosité. Je tentai une expérience dès le lendemain matin, et mes vues optimistes se trouvèrent entièrement confirmées. Je commençai par emprunter cent sous au garçon d’étage, en prétextant la perte de mon portefeuille. Après quoi, je me rendis au comptoir chez Capoulade, commandai un café, et plongeai résolument la main dans la corbeille de croissants. J’en mangeai sept. Je commandai encore un café. Puis je fixai gravement le garçon dans les yeux - le pauvre bougre ne se doutait pas qu’en sa personne l’humanité entière était en train de passer l’examen.

- Combien je vous dois ?

- Combien de croissants ?

- Un, dis-je.

Le garçon regarda la corbeille presque vide. Puis il me regarda. Puis il regarda de nouveau la corbeille. Puis il hocha la tête.

- Merde, dit-il. Vous charriez, tout de même.

- Peut-être deux, dis-je.

- Bon ça va, on a compris, dit le garçon. On est pas bouché. Deux cafés, un croissant, ça fait soixante-quinze centimes.

Je sortis de là transfiguré. Quelque chose chantait dans mon coeur : probablement les croissants. A partir de ce jour, je deviens le meilleur client de Capoulade. Quelquefois, le malheureux Jules, c’est ainsi que s’appelait ce grand Français, poussait une timide gueulante, sans trop de conviction.

- Tu peux pas aller bouffer ailleurs, non ? Tu vas m’attirer des emmerdements avec le gérant.

- J’peux pas, lui disais-je. Tu es mon père et ma mère.

Parfois il se lançait dans de vagues problèmes d’arithmétique, que j’écoutais distraitement.

- Deux croissants ? Tu oses me regarder dans les yeux et me dire ça ? Il y avait neuf croissants dans la corbeille il y a trois minutes.

Je prenais ça froidement.

- Il y a des voleurs partout, disais-je.

- Eh bien, merde ! disait Jules avec admiration. Tu as un certain culot. Qu’est-ce que tu étudies, au juste ?

- Le droit. Je finis ma licence en droit.

- Eh bien, mon salaud ! faisait Jules.

Nous devînmes amis. Lorsque ma deuxième nouvelle parut dans Gringoire, je lui offris un exemplaire dédicacé.

J’estime qu’entre 1936 et 1937 je mangeai sans payer au comptoir de Capoulade entre mille et mille cinq cents croissants. J’interprétais cela comme une sorte de bourse d’études que l’établissement me consentait.

J’ai conservé une très grande tendresse pour les croissants. Je trouve que leur forme, leur croustillance, leur bonne chaleur, ont quelque chose de sympathique et d’amical. Je ne les digère plus aussi bien qu’autrefois et nos rapports sont devenus plus ou moins platoniques. Mais j’aime les savoir là, dans leurs corbeilles, sur le comptoir. Ils ont fait plus pour la jeunesse estudiantine que la Troisième République. Comme dirait le général de Gaulle, ce sont de bons Français.”

- La promesse de l’aube, 1960

"La plus vieille noblesse de la terre"

"Votre amant est un mangeur d’étoiles qui se prend pour un réformateur social. Il appartient à la plus vieille noblesse de la terre, celle des rêveurs idéalistes. Il descend en ligne droite de La Morte d’Arthur et des chevaliers errants à la recherche du Graal, dont il croit avoir trouvé le secret dans les Principes d’anarchie. Ils tuaient beaucoup aussi, au temps de Merlin d’Enchanteur, bien que ce ne fussent pas les mêmes dragons. La soif d’absolu, un phénomène très intéressant, d’ailleurs, et assez dangereux : cela donne presque toujours de beaux massacres. C’est un de ces grands passionnés de l’humanité qui finiront bien par faire disparaître un jour leur bien-aimée dans un crime passionnel, par dépit amoureux. – Oui, cher Dicky, vous avez mille fois raison, mais il est tellement beau ! – Eh bien, faites faire son portrait par Boldini, en Pierrot lunaire, et disposez du reste.”

- Lady L., 1963

La danse de Gengis Cohn
Magnifiques illustrations de Michaël Terraz pour le documentaire de 2010 "Romain Gary, le roman du double".

La danse de Gengis Cohn

Magnifiques illustrations de Michaël Terraz pour le documentaire de 2010 "Romain Gary, le roman du double".

"J’appelle "société de provocation" toute société d’abondance et en expansion économique qui se livre à l’exhibitionnisme constant de ses richesses et pousse à la consommation et à la possession par la publicité, les vitrines de luxe, les étalages alléchants, tout en laissant en marge une fraction importante de la population qu’elle provoque à l’assouvissement de ses besoins réels ou artificiellement créés, en même temps qu’elle lui refuse les moyens de satisfaire cet appétit. Comment peut-on s’étonner, lorsqu’un jeune Noir du ghetto, cerné de Cadillac et de magasins de luxe, bombardé à la radio et à la télévision par une publicité frénétique qui le conditionne à sentir qu’il ne peut pas se passer de ce qu’elle lui propose, depuis le dernier modèle annuel “obligatoire” sorti par la General Motors ou Westinghouse, les vêtements, les appareils de bonheur visuels et auditifs, ainsi que les cent mille autres réincarnations saisonnières de gadgets dont vous ne pouvez vous passer à moins d’être un plouc, comment s’étonner, dites-le-moi, si ce jeune finit par se ruer à la première occasion sur les étalages béants derrière les vitrines brisées ? Sur un plan plus général, la débauche de prospérité de l’Amérique blanche finit par agir sur les masses sous-développées mais informées du tiers monde comme cette vitrine d’un magasin de luxe de la Cinquième Avenue sur un jeune chômeur de Harlem.

J’appelle donc “société de provocation” une société qui laisse une marge entre les richesses dont elle dispose et qu’elle exalte par le strip-tease publicitaire, par l’exhibitionnisme du train de vie, par la sommation à acheter et la psychose de la possession, et les moyens qu’elle donne aux masses intérieures ou extérieures de satisfaire non seulement les besoins artificiellement créés, mais encore et surtout les besoins les plus élémentaires.”

- Chien Blanc, 1970

Je veux être quelqu’un de tout à fait différent. Je ne sais pas du tout ce que je veux faire, parce que c’est trop fort, ce que j’ai envie de faire, ça n’existe peut-être pas encore, il faudra que je l’invente.
Romain Gary, Les Cerfs-Volants (via scotomisation, jessewanderer)

'Le monde meurt de l'envie de naître. Notre société s'est épuisée à réaliser les rêves du passé. Quand les Américains sont allés sur la lune, on a gueulé que c'est une nouvelle époque qui commence. Mais non : c'était une époque qui finissait. On a œuvré à réaliser Jules Verne : le dix-neuvième siècle… Le vingtième siècle n'a pas préparé le vingt et unième : il s'est épuisé à satisfaire le dix-neuvième. Le pétrole comme sine qua non d'une civilisation : tu te rends compte ? Toutes nos sources d'énergie sont chez les autres… C'est l'épuisement…”

- Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable, 1978

"Plaire, séduire, donner à croire, à espérer, émouvoir sans troubler, élever les âmes et les esprits, en un mot, enchanter, telle est la vocation de notre vieille tribu, mon petit… C’est pourquoi, tant d’esprits chagrins qui ne discernent nulle part le moindre sens caché ni la moindre étincelle d’espoir, nous traitent de charlatans."
Les enchanteurs

"Plaire, séduire, donner à croire, à espérer, émouvoir sans troubler, élever les âmes et les esprits, en un mot, enchanter, telle est la vocation de notre vieille tribu, mon petit… C’est pourquoi, tant d’esprits chagrins qui ne discernent nulle part le moindre sens caché ni la moindre étincelle d’espoir, nous traitent de charlatans."

Les enchanteurs

La version pirate grognon…
Toute la culture, sur l’expo du Musée des lettres (♥)

La version pirate grognon…

Toute la culture, sur l’expo du Musée des lettres (♥)

"Monsieur Hamil, est-ce qu’on peut vivre sans amour?
- Oui, dit-il, et il baissa la tête comme s’il avait honte.
Je me suis mis à pleurer.”

- Ajar, La vie devant soi

"Ajar, qui qu'il soit, on s'en fout"

Le Monde, 2 décembre 2010, "Trente ans après sa mort, Romain Gary garde ses mystères".

"Le médecin lieutenant Bercovici (à g.) et Romain Gary à Londres, fin 1944" - Guy Chauliac

"Le médecin lieutenant Bercovici (à g.) et Romain Gary à Londres, fin 1944" - Guy Chauliac

Moi j’ai toujours choisi mes fauteuils parmi les Anglais. Ce sont de grands globe-trotters.
Romain Gary (Emile Ajar) - Gros-Câlin, 1977 (via menandbutterflies)

   “Ça m’étonnerait qu’il se laisse prendre vivant… Je ne crois pas que Morel tienne à vivre dans nos conditions… Je veux dire : dans nos conditions biologiques…

  Le gouverneur haussa les épaules. Il paraissait vieilli et triste.

   - Il est assez difficile de mettre ça dans un rapport officiel, dit-il. Nous n’avons pas encore, au Ministère, une sous-direction métaphysique, où il serait possible de se réfugier en cas de problèmes graves. Ça viendra. En attendant, je veux qu’on l’amène ici et qu’il s’explique. A Paris, ils croient de moins en moins aux éléphants. Pour eux, c’est clair : il s’agit d’une provocation politique. Mais on verra bien. Il nous le dira…

   Il eut un sourire.

   - Ça peut t’étonner, mais d’une certaine façon, je lui fais confiance. Ça a l’air con, mais je crois que c’est un pur… Un enragé, bien sûr, un piqué, mais un sincère, un type qui en a eu assez. Assez de nous, assez de nos mains, de nos cœurs, de nos pauvres cerveaux… Assez de la condition humaine. Évidemment, ce n’est pas à cheval et les armes à la main qu’on peut en sortir. Mais ce n’est pas un coup foireux. Il est devenu amok… Et soit dit tout à fait entre nous, il y a des moments où je le comprends… Bref, je veux qu’il vienne ici, qu’il s’assoie sur cette chaise, et qu’il s’explique. Pour le reste… Ma carrière, tu sais, au point où j’en suis…

   Il leva les bras. Herbier sourit : l’un allait prendre sa retraite comme gouverneur et l’autre comme administrateur de première classe. Mais Herbier aimait beaucoup trop l’Afrique et son peuple pour regretter de n’avoir jamais pu les contempler des hauteurs : une belle vue, peut-être, mais une vue de loin. A l’immensité des panoramas, il préférait l’intimité des paysages. Il avait depuis longtemps choisi la base, la terre, les paysans noirs, et il y était demeuré – solidement accroché. Il n’avait jamais rêvé des sommets. Il dit doucement :

   - Ce type-là est atteint d’une conception trop noble de l’homme… Une exigence comme ça, ça ne pardonne pas. On ne peut pas vivre avec ça en soi. Il ne s’agit même pas de politique, d’idéologie… Il nous manque quelque chose de plus important à ses yeux, un organe, presque… On n’a pas ce qu’il faut. Je serais très étonné s’il se laissait prendre vivant.”

Les racines du ciel, “le premier roman écologique”, 1956

coverspy:

The Company of Men, Romain Gary (M, 30s, cab driver, dreadlocks, friendly/chatty, Penn Station) http://bit.ly/iHX9OY

Le Grand Vestiaire, 1949.

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Le Grand Vestiaire, 1949.

Romain Gary garylenchanteur"Je lisais, au dos de mes bouquins :
“…plusieurs vies bien remplies… aviateur, diplomate, écrivain…”
Rien, zéro, des brindilles au vent, et le goût de l’absolu aux lèvres."

Romain Gary (1914, Vilnius, Lituanie - 1980, Paris)

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